J-28, ou quand un voyage se passe de motifs...

December 9, 2017

 

C’est intéressant de constater que la question qui revient le moins souvent à ce stade de notre préparation est « Pourquoi ? ». Pourquoi partons-nous, si loin, si longtemps ? Pourquoi prendre le risque, pour nous, nos filles, nos carrières ? Pourquoi, comme s’il était si absurde de chercher un sens au-delà de ce que nous avons déjà.

 

Pourtant, il semblerait que plus les gens nous sont proches, plus ces « Pourquoi » résonnent dans les non-dits de nos échanges : une petite remarque bien placée dans une conversation qui n’a aucun rapport, un regard sombre ou fuyant lorsque nous évoquons le départ qui approche, un sourire un peu forcé lorsque ce sont les filles qui en parlent, ou – plus radical encore – un opportun changement de sujet, comme si éviter d’en parler pendant un certain temps retardait d’autant l’échéance.  

 

Je ne ressens pas le besoin de nous justifier ; je ne prétends pas non plus pouvoir faire changer d’opinion ceux qui ne voient dans nos choix qu’une « manœuvre égoïste de se mettre sur le devant de la scène » (si, si, j’ai entendu ça…). Je ne force personne à nous suivre – physiquement ou via ce blog – ni à nous comprendre. Après tout, comme le dit Nicolas Bouvier dans son superbe "Usage du Monde", un voyage se passe de motifs ; il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même.

 

Cependant, je voudrais tout de même partager un extrait de mon carnet de voyage d’il y a presque 14 ans. Je suis retombé dessus lors d’une des multiples relectures de ce texte pour lequel j’avais plein d’ambition mais que j’ai finalement toujours gardé pour moi. Peut-être qu’il apportera à ceux qui en ont besoin quelques éléments de réponse aux « Pourquoi », ou peut-être pas : après tout, les textes, tout comme les choses, n’ont jamais que la valeur qu’on décide de leur donner.   

 

« Debout sur le marchepied rouillé de la camionnette, tentant laborieusement de ne pas perdre l’équilibre, je regarde les courbes harmonieuses des collines qui se détachent dans un ciel azur. La poussière soulevée par le véhicule à l’agonie ne fait qu’ajouter un peu de magie à l’instant, étendant un mince voile rosâtre, imparfait, tourbillonnant comme l’on danserait une valse, percé çà et là par les rayons d’un soleil de fin d’après-midi, mais toujours vif.

 

La contemplation est devenue presqu’un art désormais ; il faut dire que j’y ai passé – plutôt inconsciemment d’ailleurs, du moins au début – la grande majorité de mon temps ces derniers mois. Pourtant, cette fois-ci, la sensation est différente. Plus intense. Ma vie jusqu’ici ne m’aurait jamais permis d’imaginer l’ombre d’un instant que j’allais pouvoir mettre un jour les pieds dans cette région reculée du Nord du Laos, à quelques kilomètres à peine des frontières chinoises et birmanes ; c'était pour moi, à une époque, le bout du monde, d’un autre monde. Et pourtant, je suis bien là. Prise de conscience exquise qui fouette le corps et l'esprit comme le pur moment d’un rare bonheur.   

 

Cramponné à une rambarde afin de survivre aux pièges tendus par le chemin de terre, de pierres et de bosses sur lequel nous sommes engagés, je tourne la tête vers Denis, debout sur l’autre marchepied. Il paraît fixer un point indéterminé, droit devant lui, perdu dans le vague d’un horizon encore inconnu, mais qui ne le restera plus très longtemps. Sans détourner le regard, il soupire : Rien ne sera plus jamais comme avant, mon ami. Rien ne sera plus jamais comme avant… »

 

J-28…

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