Kep – Ghost in the Shell (*)

March 25, 2018

(*) Seuls les initiés comprendront… et encore

 

 

 Nous n’avons pas séjourné à Kep. Et Dieu m’en préserve jamais. Pourquoi en dire quoi que ce soit alors ?

 

En fait, nous n’y avons même pas passé une journée complète. Si ça avait été le cas, je ne serais sans doute pas capable d’écrire ces quelques lignes sans perdre le peu de raison qu’il me reste. Aujourd’hui encore, mes souvenirs de Kep restent hantés par les créatures immatérielles et les esprits invisibles qui rôdent entre les carcasses décrépies des bâtisses abandonnées au temps et aux humeurs de la mer. Sinistres silhouettes envahies de végétation tentaculaire, elles surgissent derrière un mur d’enceinte terni lors des années sombres ou au fond d’un chancre couvert d’herbes hautes, réminiscences d’un passé glorieux à jamais disparu. Des rues savamment rectilignes se perdent à l’horizon sans l’ombre d’une âme pour les animer, sans les cris d’enfants attendus tandis que nous passons devant ce qui avait dû être une école, désormais laissée à l’abandon ; comme si une terrible alerte avait provoqué la fuite de toute forme de vie – ou, pire encore, comme si un fléau mortel sorti tout droit d’une nouvelle de Lovecraft était venu aspirer toute âme qui vive.

 

Prenez un peu trop de temps à déambuler à l’aveugle sur les boulevards déserts, sous ce soleil de plomb, et vous commencerez vous aussi à les entendre, les doutes, les cris, les peurs et les pleurs accompagnant l’exode massif provoqué par la déferlante meurtrière Khmer Rouge, aux préceptes et aux modes de pensée tellement éloignés des rêves de dolce vita cambodgienne que seule la mort attendait ceux qui auraient eu l’audace de rester. Sans doute le traumatisme était-il trop grand, sans doute la blessure était-elle trop profonde ; aujourd’hui encore, en dehors de quelques timides (et vaines ?) tentatives de relance, la « vieille ville » de Kep Plage reste une coquille vide, un espace à la fois dérangeant et obsédant pour peu qu’on y ouvre les yeux et que l’on tende les oreilles. Dans l’écho du vent s’écrasant sur les façades jaunies, dans le bruissement de la végétation sauvage et puis l’assourdissant silence, vous n’aurez pas d’effort surhumain à faire pour les imaginer, ces âmes en perdition fuyant l’horreur ; ni même en fait à imaginer l’horreur elle-même.

 

 

Cette description pourrait paraître dissuasive pour tout qui se poserait la question d’y aller ou non, et pourrait donner l’impression que nous y avons perdu notre temps (à défaut de notre raison). Pourtant, si notre décision d’aller faire un tour à Kep a bien entendu une genèse, elle a surtout une conclusion quelque peu inattendue, en tout cas si j’avais décidé de ne pas en dire davantage. Mais Nathalie ne rigole pas avec la longueur des articles du blog (« entre une et deux pages A4 en taille de police 12, sinon tu y retournes ! »), et, en fait, ce ne serait pas tout à fait honnête de ma part.

 

La genèse est facile. Nous avons débarqué à Kep Plage lors de notre journée excursive (ndr : Word me signale de son caractéristique soulignage en vaguelettes rouges que « excursive » n’existe pas ; c’est dommage, parce que j’aime bien le mot. Et comme j’aime bien faire les choses à ma manière, j’ai décidé de le laisser en l’état, que les linguistes de l’extrême m’excusent ce léger écart) faisant suite à la visite de la Plantation de poivre. L’idée est de profiter une heure ou deux de la plage, histoire de faire respirer un peu les filles avant de rentrer sur Kampot. Après quelques kilomètres sur un boulevard en asphalte tout neuf, 4 bandes de circulation complètement désertes, berne centrale colorée et à-côtés très soignés, nous arrivons à l’orée de la ville, et la surprise est de taille.

 

En dehors d’une vingtaine de tuktuks et d’une poignée de touristes venu rôtir sur un banc de sable même pas naturel (apporté sur place il y a des lustres par camion entier…), l’endroit semble complètement à l’abandon. L’Hôtel de la Plage (en français dans le texte) ressemble à un vieux motel de passe, la petite place parsemée de hamacs en location n’abrite que quelques cambodgiens sans aucune volonté manifeste de simplement paraître sympathiques, quelques échoppes et magasins attendent mollement qu’une ombre passe, et une enceinte posée sur le muret séparant la route de la mer crache brutalement d’improbables reprises de classiques français en version techno locale.

 

On se regarde, on se comprend, on saute dans le tuktuk en demandant à notre pilote du jour de nous amener au centre de la ville, ailleurs. Il a l’air surpris, mais baisse les armes devant tant d’insistance de notre part. On comprend rapidement ses réticences. De centre, il n’y en a pas. Juste ces rues vides, le bruit du vent, et, bientôt, bien trop vite, la solitude de toutes ces âmes damnées qui nous enserre la gorge.     

 

Est-ce que l’expérience Kep vaut le détour (et les 20 dollars de tuktuk pour y parvenir) ? Encore aujourd’hui, je ne pourrais pas le dire. En tout cas, pas si nous en étions restés là. Parce que, croyez-le ou non…

 

… Nous avons décidé d’y revenir deux jours plus tard. Pas pour ses fantômes, bien qu’ils aient subrepticement commencé à exercer une sorte de fascination un peu malsaine sur mon esprit ; mais pour son crabe (et pourtant, comble du comble, ni Nath ni moi n’aimons ça). Parce que Kep Plage n’est pas tout Kep, et que le petit village situé un peu plus à l’ouest abrite un marché matinal animé qu’il serait dommage de rater. Voir les pêcheurs remonter leurs paniers depuis la mer sur la jetée, puis la foule s’agglutiner tout autour pour négocier les crabes les plus robustes (selon la légende, ce sont ceux du dessus, d’où une foire d’empoigne très amusante pour l’observateur neutre dès qu’un panier arrive à quai), et finalement gouter la bête (ou, dans notre cas, une belle poignée de crevettes géantes) tout juste trépanée puis mijotée devant nos yeux dans une succulente sauce au poivre vert, ça, ça vaut clairement le détour.

 

Quelques instants plus tard, seuls au monde (ou presque) sur le front de mer de Kep Plage, nous savourons un plateau de Tome de Savoie dans un petit bar français qui, s’il ne se fait déjà plus d’illusion sur son avenir dans cette ville creuse, aura eu le mérite de ponctuer notre journée d’une saveur inattendue.

 

Nous n’avons pas séjourné à Kep. Et Dieu m’en préserve jamais. Pourquoi en dire quoi que ce soit alors ? Parce que, que ce soit pour ses fantômes étranges et angoissants ou pour ses fruits de mer fantastiques, et à condition qu’on puisse la lire entre les lignes, Kep surprend, Kep marque : Kep ne s’oubliera pas.

 

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