Sihanoukville & Koh Rong Sanloem - L'Enfer, c'est les Autres

March 19, 2018

du 13 au 19 mars.

 

 

 

Expliquer Sihanoukville, c’est exprimer une certaine vision de l’enfer. Ni plus, ni moins.

 

Passage obligé avant de nous rendre sur l’île supposément paradisiaque de Koh Rong Sanloem, j’avais déjà une appréhension certaine au su et au lu de nombreux comptes-rendus trouvés sur le web (pas toujours négatifs d’ailleurs, mais j’aime lire entre les lignes). Le minivan qui nous amène de Phnomh Penh nous y dépose sur la route menant à la jetée, et l’appréhension se mue en profond et immédiat dégout. La rue est un dépotoir cerné d’enseignes de restaurants et de guesthouses que ne renierait pas la plus infâme impasse de Benidorm ; elle pue l’ordure et les relents de vieille bière, elle vibre au son pétaradant de tuktuks agressifs, elle pullule de vacanciers aux regards égarés ou de routards de salon (ndr : j’écrirai sans doute un petit mot spécifiquement à leur sujet dans un message ultérieur, parce qu’ils le valent bien). Le temps de se faire racketter le prix du tuktuk jusqu’à notre guesthouse pour la nuit, un peu à l’écart dans le village d’Otres, et on croit avoir fait le plus dur.

 

 

Que nenni.

 

Les 8 kilomètres qui nous conduisent chez Mama Clares (notre guesthouse) sont dévastés, retournés, éventrés. Des semi-remorques remplis de terre à raz-bord croisent à pleine vitesse ceux qui, vides, repartent dans l’autre sens pour à nouveau s’empiffrer de leur précieux chargement. Les trous se creusent, gigantesques, la poussière vole, les ordures s’accumulent en tas épars le long des routes, derrière et sur les plages, jusque dans la mer. Les complexes hôteliers poussent et s’imposent, ravageant les campagnes et rasant les villages, repoussant les locaux dans la rue. Des bidonvilles s’installent progressivement, comme ils le font toujours aux abords des brutales poussées de « civilisation ». Une nuit. Une seule nuit. Il faut tenir le coup. Elle a intérêt à offrir du rêve, cette p*** d’île qui nous impose cette nuit de purgatoire (ok, tout ceci n’est pas rendre hommage à la magnifique petite guesthouse que nous avons dégotée sur Otres, ni à l’accueil particulièrement chaleureux de notre hôtesse d’une nuit – mais tout ceci n’est malheureusement que très secondaire dans le drame qui nous occupe ici…).

 

 

 Après une nuit agitée agrémentée d’un orage quasi-biblique, nous prenons le lendemain le chemin en sens inverse pour sauter dans le bateau qui nous doit nous emmener à Lazy Beach, sur Koh Rong Sanloem. Le temps d’encore un peu mieux constater les dégâts, et d’essayer d’expliquer aux filles l’inexplicable – ou l’inévitable, au choix. Sur l’embarcadère, et malgré le ciel redevenu bleu, des rouleaux s’écrasent bruyamment, emportant dans leurs eaux répugnantes les débris de fêtes passées et de chantiers en cours. L’odeur de poisson mort prend au nez, et, malgré les remous, nous sommes presque contents d’enfin sauter sur l’espèce de chalutier affrété presque rien que pour nous en bout de jetée – privilège accordé par le Lazy Beach à ses résidents, 2 heures de traversées au lieu des 30 minutes prises par les speedboats qui se succèdent sans presque se donner la peine de ralentir. Le temps d’une bonne sieste pour certains et d’un bon reflux gastrique pour d’autres, et elle se dessine enfin, notre terre promise…

 

 

Un ponton de bois un peu branlant nous accueille et nous amène jusqu’à un croissant de sable blanc, fin comme de la poussière. Deux énormes rochers à peine submergés encadrent l’arrivée en terre ferme, puis, ô surprise, ils s’animent sous nos yeux qui prennent un certain temps à comprendre : il s’agit de deux bancs de milliers de poissons qui tournent sur eux-mêmes, s’éloignent puis reviennent à l’unisson, telle une garde royale et millénaire.

 

 

Passé l’émerveillement (qui ne passe pas, en fait, mais nous n’allions pas rester plantés sur l’instable ponton pendant des heures), nous découvrons les lieux : bungalows rustiques plantés entre le sable pâle et la jungle sauvage, mer transparente couvrant un désert de sable uniforme sans caillou ni corail mort - ce qui nous change de nos précédentes expériences « carte postale » - avec à peine le bruit du vent dans les cocotiers et quelques vagues légères pour nous éviter une éternité de torpeur méditative.

 

Les quelques jours suivants, passés les terribles orages matinaux quelque peu inhabituels pour la saison, nous mordons sans hésitation ni mauvaise conscience au fruit pourtant défendu du baroudeur de l’extrême (que nous ne prétendons de toute façon pas être) : le repos, la glande, la douce oisiveté, la farniente - peu importe comment on la nomme, elle fait du bien (pour un temps en tout cas) et permet de recharger les batteries au vu des échéances excitantes mais sans doute un chouia plus éreintantes à venir : Kampot, son poivre et ses crabes, puis, après une courte escale à Phnom Penh, les hauts plateaux du Mondolkiri et du Ratanakiri avant la plongée en terres vietnamiennes.

 

Sihanoukville et Koh Rong Sanloem, ou le contraste extrême entre deux lieux géographiquement tellement proches et complètement indissociables. Une ville difforme et défigurée ; une île paisible et préservée - mais pour combien de temps encore ? Les signes avant-coureurs d’une fin attendue sont déjà bien là, mais, pour cette fois, nous avons préféré les ignorer : le paradis implique bien quelques sacrifices. Et s’il ne devait y avoir qu’un seul point commun entre les deux, ce serait cette certitude sartrienne que « l’Enfer, c’est les Autres ».

 

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