Tokyo - Le Paradoxe Nippon

June 5, 2018

 

Je l’avoue ouvertement dès les premières lignes : autant je me réjouissais de notre périple improvisé au Japon, autant enchaîner Tokyo juste après Pékin me faisait appréhender l’overdose de buildings, de métros, de foules, bref de mégapoles. Pour la petite histoire et le lecteur assidu qui nous suit depuis le début, c’était la Mongolie puis la Russie qui devaient succéder à la Chine dans notre vision initiale de la Petite Escapade. Une Mongolie dont il me tardait de parcourir les steppes vertes et grises sur des chemins infinis de pierre et de terre, chevaux sauvages au vent et cheveux qui le seraient tout autant (oui, presque 7 mois sans voir une paire de ciseaux, ça commence à mesurer un peu) ; une Russie traversée de bout en bout par le Transmongolien, un rêve de grand enfant pour achever de la plus belle manière notre formidable épopée avant l’inévitable retour sur l’Europe...

 

C’était malheureusement sans compter sur deux facteurs particuliers, qui allaient nous inciter à revoir quelque peu nos objectifs :

 

1. La Mongolie, avec enfants, c’est compliqué… en tout cas sans passer par un organisme local spécialisé – une agence qui prendrait le voyage en main le temps de notre découverte, ce qui va à l’encontre de notre mode de fonctionnement complètement autonome jusqu’ici et qui, en plus et surtout, demande un prix exorbitant pour prester ses services. Pour des raisons météorologiques et d’organisation, nous avions planifié un (petit) mois sur place, ce qui, malgré mes investigations poussées, allait nous couter à chacun un rein. Les filles étant un peu trop jeunes pour une ablation, on a préféré éviter.

 

2. La Russie, en juin et juillet 2018, c’était sans doute LA mauvaise idée de l’itinéraire. Notre passion pour le ballon rond étant en ce moment inversement proportionnelle à celle pour le voyage, la contemplation et les découvertes, j’avais légèrement omis dans l’équation la donnée « Coupe de Monde » et toutes ses implications : prix des billets de trains, prix des logements, probables profils des personnes rencontrées sur le chemin – sans faire de discrimination ou paraître hautement intolérant, autant nous créons facilement des liens avec d’autres familles en vadrouille, autant la troupe de supporters autochtones, anglais, allemands ou italiens (ah non… on me chuchote que je n’ai aucune chance de rencontrer des supporters italiens cette année...) croisée dans un troquet, au détour d’une ruelle ou sur le quai d’une gare s’éloigne un tout petit peu trop de notre zone de confort social.

 

 

Une fois ces deux réalités bien intégrées, nous n’avons pas longtemps hésité : le Japon, ce n’est pas un « plan b », c’est juste un autre rêve partagé qui n’avait initialement pas trouvé sa place dans l’escapade, parce que réputé trop onéreux, trop différent, trop compliqué, trop éloigné du retour (qui ne s’envisageait pas autrement qu’en train, à l’époque). Je fouille un peu internet, je me rends compte qu’il est possible de vivre l’expérience nippone pour un budget « acceptable » (on est loin de l’Asie du Sud-Est quand même, hein…), et d’un commun enthousiasme, nous prenons nos billets pour Tokyo depuis Pékin ; la Russie et la Mongolie attendront encore un peu (mais sans doute pas très longtemps…).

 

Seul objet de désaccord : la durée de notre séjour sur la capitale japonaise. Après Pékin, je me dis que j’aurais sans aucun doute besoin d’air, sortir des grosses villes, respirer. Je ne vois alors en Tokyo qu’une escale, une étape d’une paire de jours à peine avant la plongée dans les merveilles du Honshū (la partie centrale du Japon) telles que Fuji-Kawaguchiko, Kyoto, Nara, Kanazawa,… bref, des villes à taille humaines où plane, presque palpable, l’esprit si particulier de l’Archipel. Nous planifions de toute façon de retourner sur Tokyo en fin de cycle, avant de reprendre l’avion pour, à l’époque, je ne savais pas encore trop bien où (pour info et ceux du fond qui ne suivent pas du tout, ce sera la Malaisie).

 

Nathalie n’est pas de cet avis. D’un tempérament largement plus urbain que moi, elle veut prendre le temps de vivre Tokyo dès le départ, s’y imprégner de la culture et de la folie nippone avant d’aller plus loin. Comme le dirait Bénabar, « ce sera donc une nouvelle salle de bain » – entendez par là : c’est Nathalie qui l’a emporté (excusez cette lamentable référence musicale ; onze années de bourrage de crâne et une poignée de concerts aux premières loges, impossible d’en sortir indemne).

 

Nous commençons donc notre escapade au Japon par 6 journées complètes à arpenter en long en large et en travers les rues de sa capitale. Et, premier constat, il en faudrait 10 de plus pour dire d’en avoir grossièrement fait le tour.

 

Tokyo, c’est l’immersion directe et totale. Une plongée en apnée sans corde ni gilet dans le Japon dont je rêvais sans avoir jamais osé l’imaginer de la sorte. Depuis l’aéroport, c’est un chauffeur de taxi ridé comme un mangaka, képi lustré et gants d’un blanc immaculé, loupe d’un autre âge à la main pour déchiffrer l’adresse que je lui tends, qui nous amène en pleine nuit et sans sourciller dans sa Toyota de musée jusqu’au centre sans tenter la traditionnelle arnaque au compteur – une première pour nous, après 6 mois de discussions animées et de fermes négociations à chaque transfert.

 

 

Une salutation d’usage plus tard, une courte nuit puis un métro, et nous arrivons à Sendagi, près du parc d’Ueno où bat encore le cœur du vieux Tokyo. C’est notre quartier d’attache pour le séjour, celui où l’on boit des bières assis sur des casiers vides posés à même la rue, où chaque habitant connait son voisin et le voisin de celui-ci, où la vie s’écoule, tranquille, à des années-lumière de la mégapole qui déploie ses tentacules frénétiques à quelques stations de métro plus à l’Ouest.

 

Parce qu’en quelques instants à peine, on peut contempler, incrédules, les lumières intenses des néons de Shibuya, où l’activité majeure consiste à observer la foule qui s’agglutine sur les trottoirs face à la gare, attendant le feu vert pour s’élancer comme d’un seul homme dans un chassé-croisé indescriptible, milliers d’âmes de part et d’autre traversant la rue simultanément dans un ordre réfléchi, une discipline de légion romaine, un respect de l’autre, un stoïcisme qui laisse pantois – tenter une expérience similaire en Belgique ramènerait à coup sûr les autopompes pour disperser l’inévitable émeute, puis les ambulances pour récupérer les malchanceux.

 

Un autre jour, c’est sur Odaiba et ses quais artificiels que nous poursuivons nos découvertes ; entre le musée des sciences et de l’innovation (Miraïkan) que nous aurons beaucoup de mal à quitter, puis un coucher de soleil sur la baie, admirant – coincés entre un Mecha (robot géant) sorti de Gundam et une réplique de la Statue de la Liberté – les reflets or et vermillon sur les eaux sombres du port et dans les tours de verre plantée de l’autre côté, ce sont nos cœurs à nous qui chavirent pas tout à fait inconsciemment pour Tokyo, alors que nous n’en avons encore vu que si peu.

 

Les journées s’écoulent très vite, trop vite, remplies et épuisantes, amenant chacune leurs lots de surprises et d’étonnements béats. Depuis les cuvettes de toilettes intelligentes jusqu’au restaurants à commande automatique, nous devons continuellement réapprendre certaines bases ; car si les finalités sont les mêmes que chez nous, les moyens d’y arriver sont souvent bien différents : plus pragmatique, plus logique, plus efficace.

 

Puis, à côté de ces fulgurances technologiques ou de ces évidences fonctionnelles, la tradition persiste, forte, inamovible, comme indispensable à l’équilibre sociétal. Elle se retrouve dans les multitudes de temples séculaires cachés derrière un mur ou entre deux gratte-ciels ; dans le cérémonial de passage de flambeau entre chauffeur de métro ou le remerciement révérencieux du contrôleur de train vis-à-vis du wagon qu’il s’apprête à quitter ; dans les saluts sobres et polis – avec inclinaison de la tête ou du buste, c’est selon – que l’on nous adresse à chaque interaction ; dans les origamis que les filles accumulent (à croire que chaque Japonais dispose d’un stock en poche) à chaque sourire offert ou tentative de konnichiwa, arigato, ou sayonara, comme une récompense pour avoir osé érafler cette pudeur toute nipponne ; dans les futons et les tatamis qui nous brisent les vertèbres mais auxquels nous finirons par nous habituer, j’en suis sûr . Elle est partout, inextricable, contribuant à nos yeux à rendre si intriguant et si diaboliquement attachant ce Japon que l’on découvre pourtant à peine.

 

6 jours sur Tokyo (et 3 supplémentaires en fin de parcours nippon), c’est bien trop court ; une vie entière ne suffirait sans doute pas à en explorer les moindres recoins, à en savourer tous les délices, à en décortiquer chaque mystère qui se pose pour l’occidental un peu primaire que je suis. Après Hanoi-la-Chaotique à qui j’ai déclaré ma flamme (et non Édith, je ne regrette rien), après Pékin-la-Millénaire qui voit l’avenir (le sien ? le nôtre ?) en majuscule, Tokyo-la-Frénétique nous a marqué – tous les quatre – au moins tout autant, si pas davantage.

 

Et si mes envies d’ailleurs ne me quitteront sans doute jamais même après la fin de notre petite escapade, il se pourrait très bien en fait qu’ailleurs, ce soit ici…

 

 

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>> Tokyo - Partie 1 - Arrivée, Jour 1 Shibuya, Jour 2 Odaïba

>> Tokyo - Partie 2 - Jour 3 Marché aux Poissons, Jour 4 Ueno, Jour 5 SkyTree et Senso-Ji

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