Nara - Les Dents de la Terre

June 14, 2018

 

 

du 12 au 14 juin. 

 

Pour une immersion complète, merci de lancer le morceau suivant avant d’entamer la lecture:

 

(cliquez-ici si vous ne voyez pas la box musicale...)

 

Tandis que je m’empare de la pile de galettes qu’un marchand vient de me tendre nonchalamment contre la somme exorbitante de 300 yen (environ 2,5 Euro), je les sens me regarder avec insistance. Ils sont là, derrière moi ; ils me guettent, impatients ; ils approchent à petit pas, presque menaçant, se repoussant les uns les autres comme dans un début d’émeute. A peine ai-je fait un pas de côté qu’ils m’encerclent. Je peux le voir dans leurs yeux, je peux le sentir à leur respiration haletante : ils ne reculeront plus.

 

Je commence à ressentir une certaine forme de malaise ; celui d’être au cœur d’une cible, d’être LA cible, et eux les flèches pointées droit sur moi, fichées dans la corde d’un arc tendu à l’extrême. Était-ce réellement une bonne idée ? N’aurais-je pas dû laisser les autres, quelqu’un d’autre – un touriste chinois, un écolier en excursion, un vieillard de passage, peu importe ! – prendre les devants ? N’aurais-je pas dû observer, avant d’agir ? Vouloir être à la fois le héraut et le héros aux yeux de mes filles risquait d’avoir un prix.

 

Puis l’attente, ce court instant de temps figé entre deux réalités – celle du passé, et celle immédiatement à venir –, explose. L’un d’eux, le moins farouche, sans doute le meneur, pique vers moi, ouvre sa gueule armée de dents en biseaux, puis, d’un geste vif et pourtant millimétré, tente de m’arracher des mains la friandise tout juste acquise. Bien que surpris, j’esquisse un mouvement de pur réflex et dresse le bras au-dessus de la tête afin d’éviter le vol qualifié.

 

C’était une grossière erreur.

 

Comme si je venais involontairement d’en donner le signal, le reste de l’attroupement fond sur moi, refermant leurs minces mâchoires l’un sur le tissu de mon pantalon, l’autre sur mon t-shirt, jusqu’à ce qu’une vive douleur me cisaille la fesse droite. Puis le dos. Puis le poignet du bras resté ballant. J’étouffe un cri – c’est qu’il y a du monde autour : je ne voudrais pas divertir l’assemblée plus que ce que je ne le fais déjà « à l’insu de mon plein gré » (merci Richard pour cette formule tout à fait appropriée), acteur égaré dans une improvisation dont il ne maîtrise plus du tout le fil. Je tente tant bien que mal de repousser l’assaut, mais je dois me rendre rapidement à l’évidence : ils ont le nombre et la loi pour eux, pas questions de distribuer les baffes. Je ne peux pas réagir, je ne peux pas bouger, je ne peux que me résigner.

 

 

Dans un léger sifflement, tentative futile de détourner leur attention, je balance au sol à quelques mètres de moi le paquet de galettes qui leur était de toute façon destiné. J’avais initialement l’utopique ambition de les distribuer dans l’ordre et la discipline, petit à petit sur la durée de la balade que nous nous apprêtions à réaliser dans le parc de Nara ; j’imaginais déjà les filles tentant de cacher leur excitation, mais jouant le jeu, approchant timidement l’un d’eux, nourrissant l’animal tout d’abord craintif puis progressivement mis en confiance, au point de se laisser caresser et d’en redemander.

 

Rapidement, la harde s’écarte et se précipite vers l’objet de ses convoitises, me laissant seul avec mes douleurs et mes regrets. Les filles me regardent, les regardent, me regardent à nouveau, médusées, un peu effrayées. On peut entendre les galettes craquer sous les dents et les sabots, les plus forts tentant d’encorner de leurs bois duveteux et arrondis les plus véloces, bataille rangée pour quelques miettes à peine. Puis vient la délivrance. Une jeune allemande n’ayant manifestement pas assisté à ma débâcle sort 300 yens de sa poche, les tends au marchand impassible ; dans son dos, ils sont déjà une bonne dizaine à se bousculer, silencieux mais menaçants. Le reste n’est que répétition de l’Histoire.

 

 

(Pour ceux qui ont tenu l’insoutenable : vous pouvez maintenant couper la musique)

 

Notre journée à Nara avait pour objectif une bucolique promenade dans un parc abritant plus de 1200 daims, biches et cerfs en liberté, logiquement nommé le « Parc aux Cerfs ». En habitué des campagnes ardennaises, j’avoue avoir eu du mal à croire les guides et les blogs sur le sujet ; je m’étais fait à l’idée que la possibilité de voir ou d’approcher un seul d’entre eux était proche du zéro absolu, j’avais même préparé les filles au cas où. Il n’aura pourtant même pas fallu arriver jusqu’à la gigantesque porte en bois menant dans l’enceinte du temple Todai-Ji pour en observer une poignée, puis une autre plus grosse encore, puis manquer de peu d’y laisser une partie de mon intégrité physique (sans parler de mon amour-propre, lui-même clairement atteint).

 

Des cerfs, des daims, des biches, nous en aurons vu. Peut-être pas les 1200 répertoriés, mais pas loin. Nous les aurons approchés, voire davantage. Passés les quelques excités regroupés aux emplacements stratégiques ou hautement touristiques, ceux qui montrent les dents et n’hésitent pas à s’en servir pour tenter d’obtenir ce qu’ils veulent, la plupart se contente de gaiement batifoler dans les bois et les prairies, dans les temples et les allées, sans s’inquiéter des cohortes humaines qui déambulent quotidiennement sur le site.

 

Parce que le Parc au Cerfs a bien plus à offrir que juste des cervidés (ce qui ne serait déjà en soit pas si mal). Des milliers de lanternes en pierre de toutes tailles, couvertes d’une mousse verdâtre très photogénique (n’est-ce pas Micheline ?) et disposées ça et là en bordure des chemins semblent veiller sur les lieux, gardes immuables illuminés une fois l’an lors d’un festival que nous ne verrons pas (cette fois en tout cas). Des temples séculaires cachés dans des bois sauvages apparaissent au fil de la balade, baignant les lieux dans une atmosphère mystérieuse, presque mystique.  Et puis il y a le Todai-ji : gigantesque bâtisse en bois abritant la colossale statue de bronze du Grand Bouddha, le Daibutsu-den. Impressionnant, démesuré, il domine depuis son socle en pétales de lotus dorés les foules qui se succèdent pour l’admirer, certaines même pour le révérer.

 

Pourtant, Nara demeurera sans doute dans le conscient collectif de la Petite Escapade avant tout pour son magnifique Parc au Cerfs. Cerfs-câlins qui, d’abord hésitants, se laissent entraîner dans une séance pleine de douceur avec les filles : caresses, bisous et adieux déchirants sous le regard inquiet et attentif de votre serviteur.

 

Mais aussi cerfs-austères, montrant et usant des dents pour une galette ou un mouvement mal placé : Nathalie, marquée (à vie ?) à la hanche pour avoir tenté elle aussi de nourrir une harde bien trop hardie (« Non, Nath, pour la centième fois, les cerfs n’ont pas la rage !!! ») ; Nelle, pincée (très légèrement…) à la poitrine pour avoir approché d’un peu trop près une gloutonne cherchant des miettes à une touriste chinoise ; moi-même, lors de l’épisode relaté ci-dessus.

 

Finalement, seule Adèle aura été épargnée ; elle avait même plutôt tendance à les faire fuir d’un simple regard. A croire qu’une bête sauvage sait en reconnaître une autre lorsqu’elle en croise une…  :-) :-) :-)

 

 

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