L'Allemand qui Parlait à l'Oreille des Pigeons

September 26, 2018

 

Billet de Retour – Genèse de Mes Envies d’Ailleurs.

 

Depuis notre retour, il n’y a que peu de soirées qui peuvent se targuer d’être calmes et reposantes ; comme si le monde entier avait pour ambition de nous faire un condensé de 7 mois de sorties manquées sur 7 semaines (déjà !) depuis que nous avons remis les pieds en Belgique. Habitués que nous étions à tout vivre à 4, notre univers est chamboulé, avec des conséquences parfois étonnantes que nous n’avions pas anticipées – mais ceci fera (ou pas...) l’objet d’un autre billet bénéficiant de davantage de recul.

 

La soirée d’hier n’a donc pas fait exception. Les filles sous le bras après une journée à reprendre quelques habitudes – et encore, le tennis matinal ne recommence que la semaine prochaine – nous descendons pour un souper moules / boulets local avec ce qu’il faut d’amis, pas mal de connaissances, et, élection oblige, le gratin communal venu parader dans un acte de présence délibéré. Le cocktail explosif pour les habituelles questions de politesse et autres supercheries : aux classiques « Comment ça s’est passé le voyage ? » ou « le retour n’est pas trop dur ? » résonnent les faussement intéressés « Votre tour du monde, ça avait l’air génial ! On a tout suivi de très près », omettant au passage que nous n’avons serpenté qu’une partie de l’Asie, ce que je ne manque pas de souligner en guise de réponse-éclair avant d’éteindre la moindre velléité d’une discussion socialement acceptable.

 

Dans cette atmosphère bon-enfant rapidement embuée de bière et d’ail-crème, je me retrouve à parler de notre escapade avec une personne qui n’avait à ce jour jamais réellement dépassé le stade du bonjour-aurevoir de courtoisie. La question tombe ; je l’avais déjà entendue plusieurs fois depuis le retour, presque tout autant qu’avant le départ. Je ne sais pas si c’est la bière, la moule, l’ail ou autre chose ; mais cette fois, j’y ai vraiment répondu. Oui, l’idée de l’Escapade vient de moi. En analysant les budgets de 3 semaines en voyage de noces à quelques mois du mariage, j’ai suggéré à Nathalie que, pour le même prix, je pouvais nous emmener au bout du monde pour au moins 6 mois. Qu’à cela ne tienne, l’esprit boutade de ma remarque a été balayé d’un revers de la main par sa réponse presqu’instantanée : « ok, allons-y ». Mais la genèse de tout ceci, le péché originel suscitant cette farouche volonté d’ailleurs, elle vient de bien plus loin.

 

Il y a presque 15 ans jour pour jour, en pleine recherche de je-ne-sais-quoi, j’ai pris l’avion pour le Népal, première étape d’un premier périple asiatique qui allait m’emmener également en Inde puis dans la péninsule Sud-Est asiatique, comme les prémices insoupçonnées de l’escapade qui vient de s’achever. Mais sans l’intervention d’une personne, un homme d’un autre âge et d’un autre temps, tout aurait pu se passer très, très différemment. C’est cette rencontre déterminante, pour moi et pour ce que je suis devenu aujourd’hui, que j’aimerais décrire dans les prochaines lignes – tout en étant conscient que, vu la longueur, je risque de perdre mes quelques rares fidèles lecteur en cours de route. Mais L’homme en question méritait bien un hommage.

 

« Qu’est-ce que je fous ici ? »

 

La réponse peut paraître simple, de prime abord. Je suis dans une chambre d’hôtel ; plus précisément, dans ce qui sert de salle de bain à cette chambre d’hôtel. En train de regarder mon reflet dans un miroir terne et fissuré aux angles, droit dans les yeux, tout en lui posant ouvertement cette question pourtant toute bête.

 

« Mais qu’est-ce que je fous ici ? »

 

Je réprime une moue angoissée et un rictus nerveux ; la réponse risque de se faire pas mal attendre. Remettons les choses dans leur contexte : la situation a ceci de particulier que l’hôtel – en fait plutôt une sorte de grosse maison d’hôtes décatie – est situé un peu en dehors du quartier du Thamel, au cœur du centre historique de Katmandou. Et qu’il doit être autour des 4, peut-être 5 heures du matin, heure locale. Et qu’une sorte de cacophonie de coups de klaxons entremêlés d’aboiements hargneux et de vrombissements gutturaux semble monter en intensité à chaque seconde qui s’écoule. Ce n’est pas la télévision de la chambre d’à côté, volume à fond ; c’est bien la rue. L’avion qui m’a amené ici en passant par Vienne ayant eu quelques errements, il a atterri au beau milieu de la nuit himalayenne, à une heure où le couvre-feu de rigueur imposé par les velléités maoïstes n’autorisait que les chiens errants, les vaches et les militaires à déambuler dans les quartiers de la capitale népalaise sans risque de réprimande corsée. Les taxis locaux devaient également avoir une dérogation, sinon j’aurais dû passer ma première nuit sur une des banquettes en bois longeant le hall principal et unique de l’aéroport. Dans ma misérable chambre d’hôtel, bien que le matelas semblât en bêton armé, j’avais un oreiller ; c’était déjà ça de gagné. Durant le vol, entre deux turbulences, je m’étais un peu fait à l’idée d’essayer d’appartenir au monde sans plus trop savoir pourquoi ; j’étais parti, et c’était sans doute le bon début. Mais rien que l’idée qu’il allait bien falloir que je sorte un moment ou un autre du confort spartiate de cette taule – ne serait-ce que pour haranguer un taxi, reprendre le chemin de l’aéroport et retourner chez moi aussi vite que ce que j’en étais parti, malgré les conséquences – rien que cette idée m’étranglait. J’ai vainement essayé de faire vibrer la fibre du voyageur qui sommeillait profondément en moi, cette même fibre qui m’avait fait tenter l’aventure avec cette volonté fugace de vivre autrement, vivre par moi-même. Mais cette fibre, à cet instant précis, elle avait le sommeil vraiment lourd. Il faut voir le positif : au moins, elle, elle dort.

 

Avec le regard léthargique de celui qui n’a pas fermé l’œil de la nuit, je constate les dégâts dès les premiers rayons du soleil : Katmandou semble être une ville de fous. S’arracher à la chambre de mes insomnies est un défi que seule l’inefficacité latente de mes boules Quies m’a permis de relever. Et la brûlure qui monte depuis l’estomac jusqu’au creux des joues n’est pas uniquement due à l’absence de petit déjeuner résultant de mon manque de confiance évident en la tambouille locale (je m’inquiète tout de même du fait que, quelque part, il va bien falloir que je mange un jour…) ; c’est juste la sournoise angoisse, grattant à la porte de sa grande sœur, la sainte panique.

 

 

Depuis le toit de l’hôtel, au milieu des antennes satellite, des drapeaux de prière et des linges qui prennent l’air, Katmandou ressemble à beaucoup d’autres, et tente sans doute de s’en sortir au moins tout aussi bien. Pourtant, une fois que l’on s’y plonge, la ville semble agresser de toute part ; les rues fourmillent de chiens qui hurlent, de passants qui traînent, de voitures qui toussent, de motos qui crachent, de charrettes rouillées tirées par des vélos agonisants, de policiers qui profitent et de militaires qui pavoisent, armes aux poings. La poussière emplit les poumons à chaque inspiration, le bruit mitraille les sens au marteau-pilon, les odeurs d’épices et de caniveau prennent à la gorge et incrustent méticuleusement la raison, les yeux pleurent de faim ou de peur.

 

Un peu comme un gamin lors d’un premier saut du grand plongeoir, je me lance, ahuri, presque assommé, dans le flux étouffant, dans la cohorte. Traverser une rue tient du suicide. Chaque regard est un piège à bakchich. Il faut saisir le truc rapidement, éviter de subir de plein fouet l'inimaginable marée humaine, et tenter de s'y fondre. Plus que la soif de découverte, c’est le fragile refus de l’échec qui me fait avancer maladroitement dans le dédale de ruelles, toutes juste suffisamment semblables pour que je m’y perde aisément.

J’avance en aveugle comme un boxeur caché derrière ses gants et tabassé en coin de ring. Chaque coup de klaxon est un nouvel uppercut à la mâchoire. Je regarde presqu’exclusivement mes pieds, comme pour réaliser que c’est bien moi qui les ai amenés jusqu’ici. Les cinq tomes d’informations touristiques sur l’endroit s’étant fait oublier dans une des poches du sac que je n’ai pas manquer de laisser dans ma chambre, j’erre en plus sans aucune idée précise. Je m’agrippe à une carte grossière format A4 arrachée à un magazine feuilleté en diagonale dans l’avion et pliée en huit, et chiffonnée dans le creux de mon poing. Je n’ose pas l’ouvrir, de peur de l’immanquable harcèlement de l’autochtone qui y verrait un quelconque signe ostentatoire de richesse et d’égarement. Je n’ose pas regarder devant moi. Je n’ose pas réagir aux incessantes palabres dont - il ne fait pas l’ombre d’un doute - je suis le principal sujet. Je n’ose pas répondre aux sourires « pleines dents » qui, j’en suis convaincu, cachent tous quelque chose.

 

En résumé, je n’ose rien.

 

Après une matinée complète d’errements et de désespoir, je quitte le mouvement perpétuel de Durbar Square par une de ses mille ruelles adjacentes. Puis, sans trop y croire, j’aperçois au-dessus de la masse un visage presque familier. Je me rue, je bouscule, j’invective en français – ça limite le risque de représailles – et je finis par l’atteindre, le miracle du jour. Parce que je ne vois pas comment on peut appeler ça autrement : Katmandou, c’est un million d’habitants, et presque tout autant de touristes. Tomber sur lui au hasard d’un coin de rue, c’est comme tomber sur une moule fraîche dans la rue des Bouchers : ça défie toute logique.

 

Jürgen est allemand, c’est à dire massif, blond comme la paille, et grand amateur de citrons, bien que cette dernière caractéristique ne saute pas aux yeux de prime abord. Impossible de ne pas le remarquer au milieu des faux guides et des vrais pigeons de la prestigieuse place de la capitale népalaise. Il semble dominer la marée humaine, comme s’il flottait par-dessus, avec cet air de teuton très sûr de lui, du genre qui en impose. Il a ce même regard fixe, profond et un peu lointain que lors de notre première rencontre, ce qui me fait immédiatement penser que, de toutes les personnes rassemblées sur la place royale ce matin, nous nous positionnons sans doute aux deux extrêmes sur l’insondable échelle de la confiance en soi.

 

Jürgen était assis à côté de moi dans l’avion entre Vienne et Katmandou. Il n’eut pas eu beaucoup de mal à observer que j’étais encore vierge de toute aventure himalayenne ; il ne lui a fallu quelques instants supplémentaires pour se rendre compte que j’étais vierge de toute aventure tout court. Un peu vantard et surtout bavard, il m’a tenu éveillé pendant plusieurs heures – sur des sujets aussi divers que la décadence de la jeunesse népalaise ou encore les bienfaits de son jus de citron quotidien, parsemant son monologue d’extraits choisis provenant de ses multiples rencontres avec Sa Sainteté le Dalaï Lama. « Il a changé ma vie » n’hésite-t-il pas à répéter ; je ne demande qu’à le croire. Il faut reconnaître que son discours souvent chaotique mais empreint d’un enthousiasme non feint était la plupart du temps d’une fascinante richesse. Une fois accepté le deuil de ma profonde envie de dormir durant tout le trajet, j’ai absorbé comme un buvard toute information susceptible de faciliter la transition vers l’inconnu Népalais.

 

Au milieu du maelstrom newari, il me reconnaît de suite ; son rire franc contraste visiblement avec ma mine pâle et déconfite. Il capte directement le caractère forcé du sourire que je lui renvoie. Comme si nous étions seuls au monde, il trace une ligne droite jusque moi, puis s’esclaffe bruyamment et me demande comment je me porte. Son anglais est vif et sûr ; le mien trébuche à chaque syllabe. Je lui avoue que tout n’est pas exactement comme je l’espérais, il rigole encore davantage.

 

La cinquantaine bien entamée, sans doute un peu plus, il pilote la moitié de son temps des randonnées à la carte depuis la cordillère Sud-américaine aux immensités himalayennes, en passant par les montagnes de l’Atlas ou les plaines arides de Mongolie. L’autre moitié, il la passe à dispenser des laïus de motivation à des cadres fatigués, comme un berger en recherche d’un troupeau. Dans une tentative d’humour désuète, je lui glisse qu’on aurait dû se rencontrer plus tôt, ça m’aurait peut-être évité de venir me perdre au milieu des pigeons népalais.

 

« Tu as mangé quelque chose ? » me demande-t-il en regardant sa montre. Il est midi passé de quelques minutes ; une éternité depuis mon réveil au chant du chien. Ma réponse tardant un peu, il comprend que non. Pas depuis notre dernière rencontre et la gastronomie sous cellophane d’Austrian Airlines. Il me prend par l’épaule, et propose de m’emmener chez un ami, dans un petit restaurant un peu à l’écart du quartier du Thamel. On y mangerait le meilleur Dal Bhaat de la ville. Je n’ai pas la moindre idée de ce dont il me parle, mais un râle étouffé en provenance de mon estomac me somme de lui faire confiance. Tandis que nous progressons dans un dédale de foule et de poussière terreuse, il s’applique à me présenter la ville sous un nouvel angle. Je ne suis pas particulièrement réceptif ; j’essaie surtout de ne pas me perdre, accroché à ce plan de la ville sur lequel il semble manquer une rue sur deux. Il disserte un peu dans le vague sur l’élégance des femmes aux saris colorés et tente de m’initier à l’architecture des pagodes Newar. Lorsqu’une musique flotte quelque part dans les airs, là où je n’aurais pu la détacher du chaos ambiant, n’en retenir que les sons agaçants, déchirants, lancinants, lui l’en dégage délicatement, l’identifie, la décortique, qu’il s’agisse des notes plaintives d’une flûte en bois de pin, du souffle rauque d’une trompe tibétaine, ou du son mélodieux d’un saringhi.

 

Il m’emmène dans l’ombre d’une petite cours pavée cachée, un peu en retrait des grandes artères, et nous commande donc deux Dal Bhaat, le plat national et quasi exclusif de la gastronomie locale. Il a visiblement moins d’à priori que moi quant aux conséquences possibles de la popote indigène sur sa flore intestinale : tandis qu’un garçon grossièrement endimanché pose devant nous 2 plateaux de métal agrémentés de petits bols de soupe de lentilles, curry de légumes et riz blanc, il plonge dessus sans préliminaire. Il m’avoue la bouche pleine que, s’il peut se laisser déguster de temps à autre, ce plat se révèle vite assez monotone lorsqu’il est servi jour après jour, comme c’est la cas la plupart du temps lors de randonnées en montagne. Je pense aux prochaines semaines, planifiée autour des Annapurna, et la fragile carapace de curiosité que j’affichais par rapport à l’exercice se lézarde encore un peu plus, dévoilant petit à petit une profonde inquiétude. Même l’estomac va souffrir.

 

Entre mastication et anecdotes, Jürgen semble à peine s’arrêter pour respirer. Je profite d’une quinte de toux sans doute provoquée par une lentille réfractaire pour glisser dans son monologue combien, malgré tout ce qu’il peut en dire, Katmandou me semble aujourd’hui agressif et difficile à apprivoiser. Il me toise un instant, comme choqué par une révélation manifestement grotesque. Il réfléchit un instant, puis me glisse simplement de prendre mon temps et qu’après tout, c’était mon choix d’être ici. Merci pour l’information. A vrai dire, j’en étais presque arrivé à douter. « Assume tes choix » me lâche-t-il finalement sans la moindre trace d’exaspération ; ni dans son attitude, ni dans ses mots. Aucune agressivité, aucun jugement. Juste une parfaite et accablante logique.

 

Il se remet à manger, sans avoir l’air d’attendre quoi que ce soit de ma part, puis redresse la tête dans un geste sec : « Qu’est-ce que tu es venu chercher ici ? » me lance-t-il en fixant profondément le blanc de mes yeux, comme s’il scrutait l’imminence d’un mensonge ou d’une énormité. « La liberté, l’absence de contraintes, cette putain de paix intérieur, le bonheur ; bref, une de ces conneries d’idéalistes ? »

Il m’observe à m’en décaper l’épiderme, le corps immobile et inquisiteur, les muscles des joues tendus : « Tu n’es pas un de ces gars, n’est-ce pas ? ». Sa question me pique à vif, comme une aiguille au milieu du front. Elle sent le reproche, transpire le cynisme ; j’ai l’impression désagréable que, pour la première fois, il se moque un peu. Et ça perturbe mon sens déjà très limité de la répartie. Je regarde un instant mon plat de lentilles, cherchant désespérément au milieu du curry de légumes quelque chose d’intelligent à répondre. Je me rends compte qu’en fait, je n’ai rien à dire ; rien qui me viendrait directement à l’esprit en tout cas.

 

Tandis que je tente de combler mon silence, et sans doute pour la première fois depuis que j’ai posé le pied en territoire hostile, je profite de l’accalmie pour observer un peu plus attentivement ce qui m’entoure. Quelques enfants jouent dans la ruelle avec les restes d’une boîte en carton. Ils crient, courent, se chamaillent puis s’écroulent en rigolant. Un peu plus loin, deux hommes grattent sous le capot d’une voiture qui crache une fumée noirâtre à chaque tentative de démarrage. Les éclats de voix qu’ils se jettent au visage expriment clairement qu’ils ne sont pas d’accord sur l’origine de la panne. Vu son état, le véhicule paraît de toute façon en soin palliatif. A la place de ces deux mécaniciens d’un temps, j’aurais déjà renoncé – c’est peut-être bien ça mon problème. Une vieille femme passe auprès d’eux, enrubannée dans un long sari rougeâtre. Elle tient un nourrisson dans ses bras ; il est crasseux, débraillé, il pleure, elle tente de le calmer en lui gratouillant le menton. Elle sourit comme s’ils étaient seul au monde, malgré leur misère apparente, malgré les cris d’enfants, malgré la fumée qui sort du capot, malgré les jurons des deux hommes. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à attendre de tout ceci ; rien d’autre à chercher que ce qu’il y a autour de moi. C’est ce que je réponds à Jürgen ; je n’ai rien trouvé de mieux. Étonnement, ça semble lui plaire.

 

Les lentilles font leur office ; je commence à respirer plus normalement, les intestins se taisent, la faim s’éloigne, c’est déjà ça. Jürgen rassemble méticuleusement les derniers grains de riz sur le milieu de son plateau, utilisant ses doigts pour en faire un petit tas soigné. Puis, se vautrant dans l’osier tressé de son fauteuil, il jette sa tête vers l’arrière, regarde fixement le ciel, et déploie ses bras comme pour étreindre l’horizon. Il se fige le temps de quelques secondes, comme pour cultiver l’intensité dramatique du moment.

« Tu veux connaître mon opinion sur tout ça ? » Je suis tenté de dire non, j’en ai assez pris dans la figure pour la journée, mais je sens que ce n’est pas une option. Il tend machinalement la main vers une tasse encore fumante pleine d’un liquide brunâtre que je n’ai pas encore osé tenter, puis fixe ses yeux dans les miens : « Ne cherche pas le bonheur ici, pas plus qu’ailleurs ; c’est le meilleur moyen pour qu’il te tombe un jour dessus. Demain. Le mois prochain. Dans dix ans. » Il se penche vers moi, et je sens venir la révélation qu’il a mis le temps de mes absences à peaufiner :

 

« Tu sais, globalement, il y a trois règles d’or, et elles sont applicables partout, pour tous. Vis les choses comme elles viennent. Ouvre-toi à ce qui t’entoure. N’oublie pas de respirer. Et c’est à peu près tout ».

 

Il se relève, s’étire sur toute sa longueur, tend quelques billets à un serveur qui n’en attendait manifestement pas autant, puis me fait signe de le suivre à la découverte de « son » Katmandou. Je rentre dans son ombre avec la ferme intention de ne pas la lâcher d’un seul mètre. Il m’emmène au-delà des sentiers touristiques qui fleurent l’arnaque et le caniveau. Au milieu des ruelles animées et des marchés bigarrés, il m’impose une gargote suspecte dans laquelle nous dégustons un thé tibétain au beurre de yak rance ; pas le choix, j’avale. J’en reprends un second ; Jürgen semble content de lui.

 

Le couvre-feu me fait rentrer à l’hôtel alors que le soleil se voile à peine. J’ai la tête pleine de couleurs, d’odeurs et de sourires. Je suis éreinté. Pourtant, ni le bruit ni l’angoisse ne m’empêcheront de dormir, cette nuit ; peut-être juste le Dal Bhaat de midi, mais j’essaie de ne pas y penser. Les paroles échangées lors de ce temps de midi inespéré resteront gravées en moi sans doute à jamais ; tout autant que les deux jours suivants qu’il passera à me faire découvrir la région, au travers de ses yeux qui apprendront bientôt aux miens. A cette personne qui, hier soir, entre deux bières ou deux assiettes de moules – je ne sais plus trop bien – m’a demandé ce qui m’avait donné l’envie de réaliser la petite escapade, j’ai raconté pour la première fois l’histoire de Jürgen, ce grand Allemand amateur de citron sans qui je ne serais sans doute pas ici à vous écrire cette énième note de voyage. Il y a fort à parier que j’aurais repris l’avion en cette première semaine à Katmandou. Je serais rentré la queue entre les jambes, et, pour ne pas vivre au quotidien l’humiliation d’un échec sur moi-même, je serais parti. Pas en quête d’exotisme, non ; sans doute en quête de carrière, d’argent facile, dans un paradis suisse ou luxembourgeois. Je n’aurais pas connu Nathalie. Je n’aurais pas connu Nelle puis Adèle. Je n’aurais pas connu La Petite Escapade.

 

Bref : je n’aurais pas connu ma propre version du bonheur, quelques années après. Et s’il est clair que c’est l’hérédité qui forge l’homme, ce sont les rencontres qu’il fait qui tracent son chemin.

 

 

 

 

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